Après le M'Goun l'année dernière, le Toubkal. Le programme de cette année était basique, à savoir contourner (dans le sens des aiguilles d'une montre) le point culminant de l'Afrique du Nord avant d'entamer son ascension.
J0 : l'aéroport de Marrakech est étonnamment vide. Que se passe-t-il ? L'Aïd (el Kebir) bien sûr ! Au contrôle des frontières, les employés sourcilleux nous font vaguement poireauter, puis d'un air las apposent le visa en frappant le plus fort possible.
Regroupement général à la sortie. La chaleur est étouffante… Quelques minutes plus tard, Mohamed apparaît. Salutations. Présentations. Tout le monde embarque dans le minibus, direction le quartier de l'Hivernage, vers l'hôtel Akabar. Vivement demain !
J1 : en tout début de matinée, départ pour Imlil le « Chamonix de l'Atlas », situé à deux petites heures de route de Marrakech, à 1740 m d'altitude. Ce « spot » désormais bien connu constitue la base incontournable pour toutes les randonnées dans le massif du Toubkal. La bourgade que nous traversons s'éveille tout juste, le chauffeur nous dépose dans un virage au-dessus du hameau de Tamatert, vers 1900 m.
Le groupe s'élance. Un chemin poussiéreux nous mène rapidement au col. Bourrasques et soleil de plomb. La vallée de l'Assif-n-Imenane apparaît. Défilent des villages perchés, des cultures en terrasses, ceinturés par quelques-uns des plus hauts sommets de l'Atlas : l'Aksoual (3945 m), l'Angour (3616 m), le Bou Igenouane (3882 m). Désignant cette montagne massive au relief doucement ondulé, Mohamed commente : « igenouane provient d'une déformation d'un mot tamazight - le langage du peuple premier des imazighen, improprement nommés berbères - signifiant ciel ». Celle qui est dans le ciel… belle image…
La chaleur décline, de petits cumulus bourgeonnent au-dessus de nos têtes. Nous abordons une zone constellée de flamboyants bouquets de mystérieuses fleurs jaunes : le lieu du bivouac, face au village de Tacheddirt. Les muletiers ont déjà dressé les tentes, le repas se prépare. Au fil de l'après-midi, deux groupes de trekkeurs nous rejoignent, dont des Australiens que nous retrouverons à plusieurs reprises. Cet itinéraire est décidément bien fréquenté…
J2 : une longue et belle ascension nous attend, qui nous mènera au Tizi-n-Likemt, à 3555 m d'altitude avant de basculer de l'autre côté vers les Azibs-Likemt, mille mètres plus bas. Cette ascension, qui pourrait paraître intimidante, s'avère progressive et très facile : de nombreux et amples lacets ponctuent le parcours et Mohamed déploie sa science du rythme qui fait que l'on monte (presque) sans s'en apercevoir. Au col, nous sommes accueillis par la bourrasque. La masse énorme de l'Iferouane - une crête interminable tutoyant les 4000 mètres - se profile devant nous, obscure et menaçante. Le ciel est devenu laiteux, prémices d'un orage à venir ? Prestement, nous dévalons les pentes en nous débarrassant au fur et à mesure de la doudoune et de la polaire et dépassons les Australiens avant de parvenir au campement où un solide repas nous attend.
J3 : c'est décidé, nous devons nous y résoudre : nous ne tenterons pas l'Iferouane. La météo s'annonce médiocre et prévoit des vents violents, avec des rafales jusqu'à 100 km/h, sous un ciel couvert. La longue étape qui est programmée nous permettra de gagner une journée sur le planning et de profiter d'un « slot » pour gravir le Toubkal le vendredi. La remontée des gorges de l'Assif Tinzar, nous mène rapidement au Tizi-n-Ouaraï (3120 m). Celui-ci offre à nos yeux émerveillés un panorama incomparable sur le point culminant de l'Afrique du Nord et ses sommets satellites, dont l'Ouanoukrim (4089 m), l'Afella (4043 m), l'Akioud (4030 m), les Clochetons, le Biguinoussenne (4002 m) et le Dôme d'Ifni (3876 m).
Une longue descente débute. Le sentier emprunte une crête mollement arrondie s'inclinant doucement, qui nous donne l'illusion de naviguer en plein ciel. À nos pieds, le Sud, et plus loin vers l'horizon, noyées dans un nuage de poussière, les premières pentes du massif du Siroua.
Au fond de la vallée, la chaleur nous accable. Un repas préparé par les muletiers et servi sur la table d'un p'tit boui-boui au bord de la route, à l'ombre des noyers, saura nous revigorer avant de reprendre notre chemin !
Arrivée en fin d'après-midi au village d'Imhelene. Une chambre pour ceux qui le souhaitent, les claustrophobes choisiront la tente dans le jardin. Douche, menu roboratif (la maintenant célèbre omelette Momo), la vie est belle !
J4 : journée farniente. La montée au lac d'Ifni, le plus élevé (2295 m) et le plus grand de l'Atlas, se négocie sans douleur, via une large piste destinée à devenir d'ici peu une voie bitumée. Mais il semble que le programme ait pris du retard. Pas étonnant, car la zone est réellement enclavée. Sachons donc profiter du moment présent, avant que ne déferle le tourisme de masse !
Une pause dans une gargote située sur les hauteurs nous permet de jouir d'un spectacle grandiose en sirotant un thé très amer. Deux vallons étroits, d'une sévérité absolue, convergent des flancs du Toubkal et forment un glacis de pierrailles qui vient buter contre une étendue d'eau calme miraculeusement bleue.
L'après-midi, le temps s'étire à n'en plus finir. Baignade sur les berges pour les uns, contemplation pour les autres, à l'abri dans des azibs, en attendant que la chaleur décline. Mais n'est-ce pas trop demander à des Occidentaux hyperactifs ou stressés ? La nuit, la lune s'est levée de derrière les parois abruptes des montagnes qui nous entourent, elle s'insinue sous nos paupières, nous aveugle presque. Déroutant.
J5 : départ à l'aube et pour cause : au programme, 1400 m d'une rude ascension sur un versant orienté sud-est, donnant accès au Tizi-n-Ouanoums (3664 m) puis au refuge du Toubkal. Un point de passage obligé, et une étape qu'il convient de négocier dans les meilleures conditions, en s'épargnant les désagréments d'une montée en plein cagnard.
Après deux kilomètres à la frontale, presque à plat dans le pierrier, nous abordons une gorge étroite dont les parois semblent se refermer sur nos pas. Le sentier se redresse et prend de l'altitude. L'ombre bienfaisante nous accompagne un bon moment avant que, vers les neuf heures, le soleil pointe le bout de son nez. Mais nous sommes déjà haut… Les mules, que nous avons précédées, nous rejoignent, on compatit à leurs efforts pour négocier les virages serrés et les escarpements rocheux. « C'est l'itinéraire le plus difficile qu'elles puissent emprunter », commente Mohamed.
Une faille étroite, un violent courant d'air. Nous y sommes. Même pas midi ! Même pas mal ! Devant nous, « l'autre côté ». Si le Toubkal demeure invisible, l'ensemble de la chaîne se dévoile, majestueuse, presque écrasante. La longue crête reliant le Tizi-n-Ouagane (3750 m) aux deux sommets jumeaux du Ras-n-Ounoukrim (4083 m) nous fait face, avec à sa droite une curieuse excroissance effilée. « Le Doigt de Tadat », précise Mohamed.
Descente facile. Rapidement, le refuge apparaît : un édifice imposant, bien plus vaste que bon nombre de ses homologues chez nous. Sur le fronton, une plaque : « REFUGE DU TOUBKAL - ALTITUDE 3207 m - Club Alpin Français de Casablanca ». Sur celle-ci ont disparu depuis des lustres le nom d'un certain Louis NELTNER (géologue de son état, explorateur et himalayiste chevronné) et une date : 23 juillet 1938, marquant l'achèvement de l'ancien bâtiment, de dimensions autrement plus modestes. L'empire colonial français, c'est bien (ou presque) fini.
Le campement est établi un peu en contrebas. Ce soir, nous mangerons à la première heure et nous coucherons tôt, car demain c'est LE JOUR !
J6 : Il fait encore nuit, nous vacillons dans le pierrier, pas vraiment réveillés. Grand froid. Pas si inhabituel, mais quand même… Quelques lucioles flottent au-dessus de nous, les courageux qui nous précèdent.
Quand les pentes s'éclairent, nous avons déjà parcouru un bon bout de chemin. Un long plan incliné rocailleux se présente, sillonné par les plus matinaux de la petite centaine de quidams lancés dans l'aventure. Sous nos yeux défile une cohorte d'ascensionnistes diversement équipés, des hésitants, des peu assurés, des essoufflés, des inconscients dont un beau spécimen en mules (et non sur une mule). Regrettera-t-il ce choix audacieux à la descente ? Nous ne le saurons jamais.
À 3950 m, un faux col s'annonce, signalé par un sinistre panneau « falaises », barrant la route vers le précipice. La crête finale se dessine, plus qu'à la suivre. La pente s'adoucit, le fameux tétraèdre qui marque le sommet se profile. À neuf heures tapantes, nous y sommes. Comme par miracle, le vent glacial qui nous avait martyrisés durant la montée cesse subitement.
Triomphe. Tous en haut ! Merci à tous, merci à Mohamed pour son abnégation (il n'était pas bien depuis la journée au lac d'Ifni), pour son expérience. Photo de groupe, selfies… congratulations, contemplation. Le temps est clair, la vue porte très loin, dans toutes les directions. Un trio de binationaux franco-algériens du 9-3 déploie avec fierté le drapeau amazigh, ses trois bandes horizontales - bleue comme la mer, verte comme les montagnes et jaune comme le désert - qui resplendissent au soleil avec en premier plan le ⵣ rouge, symbole de l'esprit libre. La fille, manifestement l'ambassadrice de l'équipe, pas la langue dans sa poche, prend la parole, laissant ses condisciples masculins brandir l'étendard. Un brin fanfaronne, mais avec de la ferveur dans la voix, elle explique : « nous voulons faire rayonner notre culture, celle du peuple premier, le nôtre, ayant occupé le Maghreb depuis toujours ».
Pour la suite, Mohamed nous réserve une surprise : la descente par l'Ikhibi (vallon) Nord, un itinéraire peu fréquenté. Nous franchissons plusieurs ressauts pentus, puis débouchons sur un immense plateau désert, théâtre d'une bien étrange histoire. Le 28 novembre 1969, un Lockheed L-749A Constellation, lourdement chargé de munitions destinées à la République sécessionniste du Biafra, s'envola du Portugal à destination de l'aérodrome clandestin d'Uli au Nigéria. En pleine nuit, l'équipage signala une panne et demanda à se dérouter vers la piste d'atterrissage la plus proche. Mais trop tard… l'avion perdit de l'altitude et s'écrasa sur les flancs du Toubkal. Un des moteurs se ficha dans le sol, la violence de l'impact pulvérisa l'appareil, un incendie se déclara et les huit occupants furent tués sur le coup. Le temps qui s'est écoulé a revêtu la tragédie d'un voile de mystère. « Les débris se seraient éparpillés sur les trois versants de la montagne ; un homme passant par-là (un touriste anglais ?) aurait entendu du bruit et regagné la vallée pour signaler la catastrophe. Il serait encore vivant et viendrait régulièrement ». Nous cheminons parmi les morceaux de tôles froissées, fragments de fuselage, hublots désarticulés, fils électriques… « Les gens ont tout de suite compris l'intérêt que leur offraient ces objets tombés du ciel pour améliorer leur habitat ». Peu après, Mohamed devient plus solennel, désigne un ensemble de dalles plates, quasi indiscernables du terrain et explique : « voici les sépultures des membres d'équipage. Personne n'a réclamé les corps, ils demeureront là pour l'éternité ». Pas de noms, pas de marques visibles, rien. Juste le silence et l'oubli.
J7 : descente en roue libre vers Armed, le village de Mohamed, en passant par le hameau de Sidi Chamarouch, reconnaissable à son grand rocher blanc surmonté de deux oriflammes. La renommée de ce sanctuaire maraboutique, censé remédier à la stérilité féminine, aux rhumatismes, et aux divers « maux spirituels » s'étend bien au-delà du Parc national. Ce lieu constitue également une halte incontournable pour les touristes fréquentant le massif, à en croire les nombreuses échoppes de souvenirs qui bordent le sentier. En réponse à nos questions, Mohamed affiche un air embarrassé qui semble vouloir dire : « ce n'est pas sérieux tout ça… ». Défiance vis-à-vis de ce saint homme (ou esprit ? - peut-être un charlatan ? -) ou gêne par rapport à ces croyances préexistantes à l'arrivée de l'Islam ?
Ce soir, nous dormirons dans la maison familiale de Mohamed, reconstruite après le séisme qui frappa durement la région la nuit du 8 septembre 2023. De la terrasse, on discerne le sommet du Toubkal.
J8 : petite marche de moins de deux heures pour retrouver Imlil au cours de laquelle nous croisons les concurrents d'une épreuve de trail.
En début d'après-midi, nous arrivons à l'hôtel Ali, rendez-vous incontournable des trekkeurs sur le départ ou de retour. La fournaise règne sur Marrakech, l'orage menace. Certains mettront à profit ces heures de relâche pour une courte visite des souks et de la médina toute proche.
Le lendemain, la plupart d'entre nous regagneront la France, suivis par les autres qui auront choisi de prolonger un peu le séjour, avec des tas de précieux souvenirs dans la tête.











