L'aventure commence dans le train pour Gabriel et moi. C'est la première fois que je fais du ski-train ! Nous rejoignons le reste de l'équipe en gare de Grenoble, où nous prenons le bus pour Chamrousse. Seul Simon nous rejoint directement là-haut, car il a passé la nuit de garde à l'hôpital. Nous prenons enfin la télécabine pour la Croix de Chamrousse avant de chausser les skis. C'est bizarre de commencer un raid par de la descente ! Avec Gabriel, nous nous sommes mis d'accord pour que je joue le jeu de l'encadrement d'une partie de ce raid, sous sa houlette, histoire de m'améliorer dans la recherche d'itinéraire et de la trace. Alors c'est parti, je commence par choisir une traversée dans une pente bien traffolée et raide, où j'inaugure les deux premières chutes (sans conséquence) de cette traversée. La skiabilité s'annonce moyenne mais l'équipe est joyeuse et le restera tout du long ! Nous dépassons La Pra et continuons, il fait déjà une chaleur caniculaire, ce n'est pas le moment de mollir. Liquéfiés, nous arrivons au col de Freydane, où nous nous arrêtons pour pique-niquer, faire sécher les chaussettes et discuter avec deux Polonais qui entament eux aussi la traversée, en trois jours seulement. Nous passons ensuite l'épaule du Rocher de l'Homme, avant de descendre jusqu'au refuge Jean Collet, où nous arrivons vers 17h00. La chaleur de la journée nous a bien fatigués et nous sommes probablement déshydratés. C'est l'heure de déblayer les fenêtres, de récolter glace et neige pour faire de l'eau, d'organiser son nid pour la nuit. Ces refuges belledonniens sont très, voire sur-fréquentés et manquent pourtant de la plus élémentaire des commodités : les toilettes (sèches). Nous essayons d'aller le plus loin possible du refuge, mais sans les skis et avec des pentes raides tout autour, il y a des limites à nos capacités d'éloignement. Ce sera la même problématique pour les deux prochains refuges, avec les écueils que l'ont connaît : tâches d'urine et trous à crotte disséminés dans un rayon plus ou moins large. On pourrait lancer un financement participatif pour des toilettes ? Sinon, bien sûr, c'est déjà bien qu'ils existent, je ne crache pas dans la soupe. Et nous payons notre nuitée !
Après un magnifique coucher de soleil rouge, deux skieurs débarquent, discrets, l'air fatigué. Ils viennent de Marseille et font eux aussi la Traversée, mais en trois jours, comme les Polonais qui sont allés dormir plus loin au Habert d'Aiguebelle.
Nous repartons un peu avant eux le lendemain, à la fraîche, direction notre premier col de la journée : la Mine de Fer. Nous passerons ensuite la Brèche de Roche fendue, le Pas de la Coche, le Pic de la Belle Étoile (avec arrêt photo à son sommet) et le col du Mouchillon. Rien que ça. Quand je regarde la trace sur mon appli de cartographie, je me demande comment c'est possible. La journée a été longue : 2000m de dénivelée positive et plus de 21km, avec nos sacs encore bien lourds et le soleil qui brille et nous réchauffe un peu trop dès la fin de matinée. Pourtant, c'est sans doute la plus belle journée, avec de rares portions de descente poudreuses, ou un peu revenues, entre deux pentes encroutées, des vues magnifiques sur le massif, et puis une équipe soudée malgré les quelques disparités d'allure, en montée comme en descente.
Nous arrivons assoiffés au refuge de Combe Madame, heureusement bordé d'une rivière déneigée, où nous remplissons gourdes et gosiers. À l'intérieur, c'est salle comble, ou presque. Nous dînons dans un petit coin et prenons les derniers lits restants (on transporte avec nous nos matelas et sacs de couchage, qui nous auront bien servi). Les deux Marseillais débarquent tard et défaits, car leur gaz a fuit pendant la nuit et ils n'ont pu compter que sur l'eau des rares torrents et sources accessibles sur leur chemin. Un généreux Grenoblois leur offre le reste de sa bonbonne pour leur repas du soir. J'admire l'organisation sans heurt dans ce genre de refuge bondé, où tout pourrait être sujet à conflit : le manque d'espace et d'intimité, les chaussettes qui puent, les ronflements. Il y a même une skieuse qui nous offre un peu de riz et de lentilles déshydratées maison. Elle fait partie d'un groupe de sept randonneurs du CAF GO et du Gucem, en mode « clandestin » (hors club).
Le lendemain, nous quittons Combe Madame vers 6h30, notre préparation matinale étant de plus en plus efficiente, pour nous lancer à l'assaut de l'interminable col du Tépey, aux côtés du groupe de sept. J'ai un peu l'impression d'être à Paul Mistral un samedi. De l'autre côté, nous prenons un raccourci pour économiser quelques centaines de mètres de dénivelée et atteignons le col de la Valloire avant tout le monde. À l'exception des deux groupes grenoblois, nous n'aurons croisé que des hommes sur les skis. Où sont donc les skieuses ?
Nous arrivons au refuge de l'Oule tôt dans l'après-midi, une première lors de ce raid. Nous profitons du feu allumé par les derniers occupants le matin même, déjeunons, nous ennuyons un peu, scions quelques bûches. Le refuge est occupé par une bande de cinq copains. Gabriel, toujours friand de grands travaux, entreprend de déblayer la fenêtre côté soleil couchant. Dehors, il commence à neiger de minuscules billes de grésil. Nous regardons le BERA, plutôt rassurant pour le lendemain, tandis que le groupe « clandestin » tergiverse dehors. Descendre ce soir ou demain matin ? Je croise les doigts pour qu'ils descendent ce soir malgré leur sympathie, ça nous fait plus de place au refuge avec deux pauvres tables. Ils descendent. Nous restons en compagnie des cinq copains, dont l'un nous régale de ses comtés fruité, puis 18 mois. Un délice !
Le réveil est fixé à 4h30 le lendemain matin, nous partons frontales sur le front, dans ces matins mystérieux dérobés à la nuit. Il se met à neiger. Et plus on monte, plus il vente et plus il neige. Bientôt, la visibilité devient nulle. Nous passons sans problème le premier col, le Morétan, descendons lentement mais sûrement jusqu'au refuge du Merlet où, arrivée en première, je surprends trois hommes en train de chausser leurs skis, telle un spectre sorti du brouillard. Ils vont passer le col du Merlet et rejoindre leur voiture côté vallée des Villards.
Nous nous relayons avec Gabriel pour faire la trace. À 200 mètres du col du Bacheux, mon téléphone tombe en panne, puis nous nous rendons compte que nous nous sommes écartés de l'axe du col. Il faut redescendre un peu, traverser, avant de remonter. Derrière, tout le monde commence à douter. C'est vrai qu'il y a désormais plus de vingt centimètres de neige fraîche sous nos skis. Nous avançons très lentement à cause du manque de visibilité. Simon et Yseult nous font part de leurs craintes. Quelques minutes plus tard, Gabriel prend la décision de faire demi-tour. Pas sortis d'affaire pour autant, nous skions avec les peaux, trébuchons sur des bosses invisibles et retrouvons avec soulagement l'abri du Merlet. Il nous reste encore de la descente dans le grand blanc, sous des pentes inquiétantes, et nous sommes trempés par la neige qui fond sur nos goretex. C'est pas le moment de se laisser aller. Une graine, un schtroumph et ça repart !
Nous descendons à travers la forêt enneigée, sans encombre, et arrivons bientôt dans le monde des oiseaux, puis de l'ail des ours. Quelques heures et de nombreuses chutes plus tard, nous parvenons sur la route au-dessus d'Allevard, où Matthieu s'improvise ange gardien et vient nous récupérer pour nous déposer à la gare de Goncelin.
Cuits mais heureux d'avoir partagé autant de moments forts, nous regagnons nos pénates respectives en rêvant du repas du soir.











