Mardi 21 avril
C'est le printemps, nous allons jusqu'en Suisse, le réveil est mis à 3 heures. L'équipe est plus réduite que prévu, nous ne sommes que quatre : Aurélie, Zuzana, Gabriel et moi (Eve). Au moins, nous rentrons toutes dans la même voiture.
Je continue ma nuit tandis que Gabriel conduit, avec un réveil ciblé devant la boulangerie du Tour, ouverte avant six heures, comme par magie.
Puis c'est la Suisse et sa vallée fertile, réplique antagoniste de l'austère val de Chamonix. Nous garons la voiture à Täsch (tèche), prenons le train jusqu'à Zermatt, puis deux télécabines successives jusqu'à la station du Klein Matterhorn, 3 880m. Je me rends compte de plusieurs choses : on est déjà haut, ça ressemble à de la triche, le Cervin est impressionnant vu de si près et comment vais-je bien pouvoir m'acclimater en étant montée si vite ?
Nous chaussons les skis pour grimper le Breithorn Occidental, 4 160m, redescendons sur une neige tassée par le vent et gelée - un plaisir de douceur et de silence - avant de remonter au Breithorn Central, 4 154m. Tant qu'à être dans le massif du Mont Rose, autant faire tous les sommets possibles à plus de 4 000m, se dit Gabriel. Moi, je trouve ça bizarre, cette façon de grimper, descendre, grimper, descendre, juste pour cocher des sommets qui offrent à peu près la même vue [protestations véhéments de l'accompagnateur, NDLR].
Il est maintenant l'heure de rejoindre notre refuge pour les deux prochaines nuits : il rifugio delle guide della valle d'Ayas. Malgré une ascension par les remontées mécaniques suisses, nous avons pour l'instant skié en Italie. Nous descendons à travers d'extraordinaires seracs bleutés jusqu'au refuge perché sur son éperon rocheux. Bien que nous ayons opté pour la nuitée hors sac (sans la demi-pension), afin d'économiser un peu, nous sommes chaleureusement accueillies par les trois messieurs qui tiennent le refuge. Ils nous permettent de remplir nos gourdes dans leur réserve d'eau de fonte et de dîner à l'intérieur (ce qui n'est pas toujours le cas). Ils nous offrent même des pâtes à la fin du repas des autres clients et du pain perdu le lendemain. Ça nous fait plaisir, cette hospitalité. Il ne doit pas y avoir tant de personnes qui choisissent le hors sac, car il faut porter son réchaud et sa nourriture. Ça ne fait donc pas trop d'ombre aux finances du refuge.
Mercredi 22
La nuit dans le vaste dortoir a été calme malgré quelques ronflements épars et longue comme je les aime : dix heures de rêves. Nous partons vers 8h, sur la neige gelée qui me fait déraper. Le vent souffle plus fort qu'hier, il fait -15°C avec un ressenti bien plus bas. Nos doigts s'amusent à geler tour à tour.
Aujourd'hui, c'est Castor d'abord. Après avoir franchi la rimaye, nous prenons pied sur une belle et courte arête en neige qui mène jusqu'au sommet, à 4 223m. Dans la descente, il y a même deux ou trois mètres carrés de poudre pas trop trafolée.
Nous déjeunons au soleil en contrebas de Pollux. Sans les skis mais avec les crampons, nous remontons un couloir de neige, puis crapahutons dans les rochers vert foncé et roux, avant de nous encorder pour le passage grimpant où des chaînes en métal sont installées à demeure. Tiens, ça faisait longtemps que je n'avais pas fait d'escalade, je n'ai plus de bras. La madone nous accueille au pied de l'arête en neige, surveillant le passage. Le sommet culmine à 4 087 mètres, nous y sommes seules en cet après-midi déjà avancé. Nous avons perdu du temps dans les manips de corde, encordement, rappels, moulinage. Je m'en veux. Je suis censée connaître ces manips, je les ai faites des dizaines de fois. Mais comme cela fait plusieurs mois que je ne les ai pas pratiquées, je les oublie. Gabriel réalise que le but de ce raid - la Pointe Dufour, second sommet d'Europe Occidentale - est peut-être un peu ambitieux pour notre équipe.
Jeudi 23
J'ai mal dormi et je suis fatiguée. Aujourd'hui, nous quittons l'Italie, mais pas avant d'avoir gravi deux ou trois sommets. Nous montons voir Roccia Nera (4075m) en crampons et Gabriel enchaîne avec le Breithorn Zwillinge (4139m) voisin. Nous passons ensuite le col du Schwarztor et entamons une longue descente suisse, qui ravive mon enthousiasme. La neige est un peu poudreuse puis carrément décaillée et agréable à skier. Enfin ! Je crois aussi que j'aime le fait de reprendre l'itinérance et de changer de versant pour en découvrir un nouveau. En bas, il fait chaud, il nous reste 500m à remonter jusqu'à la Monte Rosa Hütte. Nous voyons l'immense bâtiment briller au soleil, loin au-dessus de nous.
Zuzka, Gabriel et mois dînons au soleil sur la terrasse calme, avant d'aller rejoindre Aurélie, qui a pris la demi-pension cette fois, dans la salle à manger bondée où il fait très chaud (j'ai vu quelqu'un en short, et un autre qui prenait l'air entre deux plats). Le refuge est comble ce soir.
Vendredi 24
Après de courtes tergiversations, nous abandonnons l'idée de la Dufourspitze : trop fatiguées, trop technique, trop froid. Gabriel y serait allé en courant et je sens sa déception. À la place, nous irons en direction du col du Silbersattel et ferons demi-tour à 10h30, car le trajet retour jusque dans la vallée s'annonce déjà long et aventureux. Le réveil est mis à 4 heures. Les lampes des skieurs qui nous précèdent montrent le chemin. Tout le monde va au même endroit au début, puis l'itinéraire se sépare en deux : à droite la Pointe Dufour, à gauche notre col et le Nordend. J'avance de plus en plus lentement, je crois reconnaître ce qui m'était déjà arrivé sur les glaciers suisses et au Mont Blanc : pas assez mangé ces derniers jours pour compenser la dépense énergétique qu'exigent l'altitude, le froid et mon corps qui transpire malgré les -20°C. Aurélie a les mains gelées, ça lui fait très mal. Zuzka est fatiguée. Seul Gabriel galope devant, sans comprendre ce qui nous arrive, à nous pauvres mortelles.
Quand ça devient trop dur, je me mets à compter mes pas. Aurélie mène le rythme et ça m'empêche de penser. Nous arrivons au col bien avant l'heure fatidique. De l'autre côté, la vue bleue découpe les montagnes des plus élevées aux plus basses jusqu'aux Grands Lacs italiens. Nous sommes à 4 516m. Zuzka me donne de la viande séchée, ça me fait du bien. Je râle un bon coup et puis ça va mieux. La plupart des skieurs enfilent leurs crampons ici pour faire l'arête jusqu'au Nordend, cent mètres plus haut. Nous avons laissé nos cordes un peu plus bas pour nous délester. Tant pis, pas de Nordend. On reviendra plus entraînées et mieux nourries pour l'ascension de la Dufourspitze !
La descente est belle à travers les séracs monstrueux et majestueux à la fois. La neige s'amollit au fil de la journée, devenant de plus en plus agréable à skier. Nous pique-niquons de nos derniers morceaux de pain et fromage sous le passage en via ferrata qui nous mènera sur le bon côté du Gornergletscher. Un dernier rappel depuis le sommet de la via (facile, heureusement), une dernière descente sur de la moquette, puis nous rangeons les skis pour suivre un sentier qui trace à flanc d'une moraine gigantesque. Nous pouvons encore descendre à ski quasiment jusqu'à la station de train de Riffelalp. Notre aventure s'arrête là, sur ce quai ensoleillé, où quelques touristes en baskets attendent le train qui nous ramènera dans la vallée.















